TATIANA FROLOVA / THÉÂTRE KNAM
JE N’AI PAS ENCORE COMMENCÉ À VIVRE
Théâtre documentaire jeudi 08 novembre 20h30 / Théâtre Saragosse
2H / TARIF B

SPECTACLE EN RUSSE SURTITRÉ EN FRANÇAIS

LA REPRÉSENTATION EST SUIVIE D’UNE RENCONTRE AVEC L’ÉQUIPE ARTISTIQUE.

Née en 1961, la metteuse en scène russe Tatiana Frolova développe avec sa compagnie le KnAM un théâtre documentaire croisant recherches historiques, archives, mémoires familiales et littérature. Élaboré à l’extrémité de l’Eurasie, à 8000 km de Moscou, dans une petite ville bâtie par les prisonniers d’un goulag, son travail est saisissant de modernité, d’honnêteté et de courage politique. Sa dernière création, Je n’ai pas encore commencé à vivre, révèle les complexités de la Russie d’aujourd’hui et dresse le portrait d’un peuple atteint dans son âme par cent ans de massacres et de mensonges d’État. Avec des photos de famille, des archives mais aussi des témoignages oraux collectés auprès des habitants de sa ville natale, Tatiana Frolova propose une lecture personnelle de l’Histoire et du « tragisme » russe, comme elle nomme ce malaise né de la fin de l’idéalisme politique et de l’effondrement de l’URSS en 1991. Observant la jeunesse russe, elle s’interroge sur le devenir de ceux qui n’ont « pas encore commencé à vivre » et écoute chez eux les prémices d’un élan vital.

« Je n’ai pas encore commencé à vivre est un spectacle qui parle, si je puis dire, magnifiquement, de la terreur, de la peur et du mensonge, du plus haut sommet de l’État jusqu’au moindre village russe, tressant avec maestria des générations d’histoires personnelles avec une vue en surplomb sur le séisme que fut la naissance de l’Union soviétique et ce qui s’ensuivit et s’ensuit encore. » Jean-pierre Thibaudat

Théâtre KnAM • Création documentaire et mise en scène Tatiana Frolova • Matière documentaire textes, images, entretiens, témoignages, extraits d’articles, études, ouvrages historiques et mémoriels collectés par les artistes du Théâtre KnAM • Avec Dmitrii Bocharov, Vladimir Dmitriev, Tatiana Frolova, German Iakovenko, Ludmila Smirnova • Traduction et régie des titres Bleuenn Isambard • Lumière Tatiana Frolova • Son Vladimir Smirnov • Vidéo Tatiana Frolova, Dmitrii Bocharov, Vladimir Smirnov • Photos Alexey Blazhin

+ PRODUCTIONS

Production Theatre KnAM - Russie • Production déléguée Célestins Théâtre de Lyon • Coproduction Célestins Théâtre de Lyon, Festival Sens Interdits, Théâtre de Choisy-le-Roi - scène conventionnée pour la diversité linguistique, Théâtre Les Treize Arches - scène conventionnée de Brive • Avec le soutien de l’ONDA

Née en 1961, la metteuse en scène russe Tatiana Frolova développe avec sa compagnie le KnAM un théâtre documentaire croisant recherches historiques, archives, mémoires familiales et littérature. Élaboré à l’extrémité de l’Eurasie, à 8000 km de Moscou, dans une petite ville bâtie par les prisonniers d’un goulag, son travail est saisissant de modernité, d’honnêteté et de courage politique. Sa dernière création, Je n’ai pas encore commencé à vivre, révèle les complexités de la Russie d’aujourd’hui et dresse le portrait d’un peuple atteint dans son âme par cent ans de massacres et de mensonges d’État. Avec des photos de famille, des archives mais aussi des témoignages oraux collectés auprès des habitants de sa ville natale, Tatiana Frolova propose une lecture personnelle de l’Histoire et du « tragisme » russe, comme elle nomme ce malaise né de la fin de l’idéalisme politique et de l’effondrement de l’URSS en 1991. Observant la jeunesse russe, elle s’interroge sur le devenir de ceux qui n’ont « pas encore commencé à vivre » et écoute chez eux les prémices d’un élan vital.

« Je n’ai pas encore commencé à vivre est un spectacle qui parle, si je puis dire, magnifiquement, de la terreur, de la peur et du mensonge, du plus haut sommet de l’État jusqu’au moindre village russe, tressant avec maestria des générations d’histoires personnelles avec une vue en surplomb sur le séisme que fut la naissance de l’Union soviétique et ce qui s’ensuivit et s’ensuit encore. » Jean-pierre Thibaudat

DISTRIBUTION

Théâtre KnAM • Création documentaire et mise en scène Tatiana Frolova • Matière documentaire textes, images, entretiens, témoignages, extraits d’articles, études, ouvrages historiques et mémoriels collectés par les artistes du Théâtre KnAM • Avec Dmitrii Bocharov, Vladimir Dmitriev, Tatiana Frolova, German Iakovenko, Ludmila Smirnova • Traduction et régie des titres Bleuenn Isambard • Lumière Tatiana Frolova • Son Vladimir Smirnov • Vidéo Tatiana Frolova, Dmitrii Bocharov, Vladimir Smirnov • Photos Alexey Blazhin

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BIOGRAPHIE

TATIANA FROLOVA

Directrice artistique et metteur en scène Theatre KnAM Née en 1961, Tatiana Frolova est diplômée de l’Institut de la culture de Khabarovsk (spécialité mise en scène). En 1985, à l’époque soviétique, elle crée dans sa ville natale de Komsomolsk-sur-Amour (Extrême-Orient russe) le Théâtre KnAM, un des premiers théâtres indépendants de Russie. C’est dans ce lieu dont l’abréviation pourrait être traduite par « (venez) chez nous » que Tatiana Frolova fabrique avec très peu de moyens ses spectacles depuis trente ans. Dans un article paru dans Libération en 1998 Jean- Pierre Thibaudat, alors correspondant à Moscou, qualifie Tatiana Frolova de « pile électrique ». Isolée dans une ville plutôt hostile, mais convaincue qu’on peut y travailler, elle déploie une exceptionnelle énergie pour faire vivre son théâtre et proposer aux habitants des oeuvres contemporaines. En 1999 et 2000, elle présente sa mise en scène de Métamorphoses d’après Kafka au Festival Passages - Nancy, au Festival Kulturgest – Lisbonne et au Festival Unidram - Potsdam. En 2001, elle anime un masterclass avec des comédiens professionnels au CDN de La Manufacture – Nancy autour de Happy Birthday, vaudeville paranoïaque de Konstantin Kostenko, et participe à la première mise en scène en Russie de Quai Ouest de Bernard-Marie Koltès. En 2002, le Rockfeller Center - New-York lui propose une résidence de trois semaines en Italie pour travailler à son projet d’adaptation du Journal de Kafka. Elle est régulièrement récompensée pour son travail. En 2003, elle reçoit le prix du Président de la Fédération de Russie pour sa contribution au développement du théâtre contemporain en Russie. Depuis une douzaine d’années, elle s’est tournée vers le théâtre documentaire, un théâtre basé sur le recueil de témoignages de vie. En 2007, elle crée Endroit sec et sans eau, d’après le texte autobiographique d’une jeune dramaturge de Saint-Pétersbourg, Olga Pogodina, présenté sur la saison 2009-2010. En 2010, elle met en scène Quai Ouest de Koltès au Théâtre Tilsit - Kaliningrad, Crime et Châtiment d’après Dostoïevski au Théâtre de Komsomolsk-sur-Amour et crée Une guerre personnelle, spectacle consacré à la guerre de Tchétchénie, sujet « tabou » en Russie actuelle. Une guerre personnelle a tourné pendant la saison 2011- 2012. Le spectacle Je suis, consacré aux thèmes de la mémoire et de l’oubli, présenté en France en 2013, dans le cadre du Festival Sens Interdits et du projet européen Interreg IV France-Suisse a tourné en 2014-2015. Dernièrement Tatiana Frolova a créé Le songe de Sonia (2015), d’après le Songe d’un homme ridicule de Dostoïevski, spectacle présenté en France au Festival Sens Interdits avant de tourner dans plusieurs villes. Par ailleurs, Tatiana Frolova anime depuis deux ans une master-class au Conservatoire National Supérieur d’Arts Dramatiques (CNSAD) de Paris. Elle a présenté Crime et Châtiment de Dostoïevski avec les élèves de 3ème année en février 2016. En 2016, Tatiana Frolova bénéficie d’une Chaire Internationale du label Arts-H2H au titre de chercheure dans le domaine des formes théâtrales et du langage théâtral.


ENTRETIEN

Entretien avec Tatiana Frolova

Au début de la pièce, vous expliquez votre projet, pourquoi ce besoin de justifier votre démarche ?

Tatiana Frolova : Non ce n’est pas une justification. C’est juste qu’aujourd’hui, beaucoup de gens sont complètement déconnectés de la réalité. On vit dans une période où il faut tout expliquer, tout expliquer depuis le début. C’est pour ça que, moi, j’ai vraiment eu l’impression qu’il fallait que j’explique mon propos dès le début du spectacle pour que le public comprenne le contexte dans lequel il avait été créé.

Vous justifiez les différents types de pouvoir à travers l’enfance des dirigeants. Que représente l’enfance pour vous ?

T.F : Il y a deux points intéressants : l’enfance et les dirigeants, et ce qu’on essaie de montrer, c’est comment ils sont liés. Nous explorons l’enfance des dirigeants, car j’ai été très impressionnée par le livre de Lloyd DeMause, Les Fondations de la psychohistoire. Dans cet ouvrage, il montre comment l’enfance des héros est liée à leur psychologie et ce qu’ils vont devenir en tant qu’hommes. Lloyd DeMause arrive à la conclusion que la violence dans la vie d’un enfant va forcément apporter une violence qui sera retournée contre les autres à l’âge adulte. De la même façon, en regardant notre propre enfance, on voit comment la façon dont on a été élevé rejaillit sur les personnes qu’on rencontre aujourd’hui.

En parlant de l’enfance, votre spectacle est plurigénérationnel : il s’attarde sur plusieurs générations qui ont fait la Russie. Vous terminez en disant que ce sont les jeunes qui vont construire le pays, tout en mentionnant leur détresse, mais comment cette détresse se manifeste-t-elle aujourd’hui ?

T.F : Aujourd’hui, ceux qui gouvernent en Russie sont des gens qui ont plus d’une cinquantaine voire d’une soixantaine d’années et ils ne laissent pas les jeunes accéder aux différents organes du pouvoir. Et même dans d’autres domaines, dans la culture par exemple, si on n’a pas passé cette frontière de l’âge et qu’on est jeune réalisateur ou jeune artiste, c’est difficile de se faire une place. De fait, les jeunes ont peu d’énergie et de motivation pour faire ce qu’ils veulent parce qu’aujourd’hui, ils ne voient pas vraiment le sens de leurs actes, car même s’ils devaient faire quelque chose, ils n’auraient aucune finalité et ne verraient pas de but. Cette génération de quinquagénaires et sexagénaires a pris tous les postes importants et les jeunes n’ont ni la place ni la compréhension de ce qu’ils pourraient faire, car on leur tape sur les doigts. C’est beaucoup plus fort en Russie que partout ailleurs. Cela se voit dans le spectacle lorsque les deux jeunes sur scène – qui ne sont quand même plus des gamins – expliquent comment leurs parents les traitent encore aujourd’hui. Le lien entre les deux générations est détruit, il n’existe plus. Les vieux n’écoutent plus les jeunes et c’est pour ça que ces jeunes n’ont ni l’énergie ni la motivation de vivre.

À propos des différentes perceptions générationnelles, dans votre spectacle, vous parlez de l’insécurité sous le régime de l’URSS, mais aussi de celle d’aujourd’hui, ressentez-vous plus ou moins d’insécurité qu’à l’époque et est-elle liée à ce fossé générationnel ?

T.F : C’est quelque chose qui se rejoint, on remarque bien qu’on est en train de revenir à la période stalinienne. L’homme en URSS n’a jamais eu de valeur comme l’explique une vieille dame qui, dans une vidéo, raconte qu’elle n’a pas eu d’enfant et qui comprend que maintenant toute sa vie n’est plus que poussière, qu’on lui a tout coupé. Elle a travaillé toute sa vie et là, elle a une retraite avec laquelle il est impossible de vivre. Quelle que soit la génération, leur vie n’a pas de valeur. Mais pour revenir à votre question, personne ne se sentait en sécurité en URSS, car ils n’avaient accès à aucune information. Et aujourd’hui, c’est la même chose, toutes les informations qui pourraient faire naître certaines angoisses ou peurs qui peuvent atteindre les gens ne sont pas diffusées, en tout cas, pas sur les radios officielles. C’est pour ça que les gens ont l’impression que tout va bien, tout se développe et que tout est merveilleux, c’est ce qu’on leur dit à la télé. Pourtant, en se promenant dans la rue, on sent bien que quelque chose ne va pas. Si on reprend l’exemple de la vieille dame, elle va récupérer sa retraite chaque mois, mais quand elle va dans les magasins, elle voit bien qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Elle n’a plus l’habitude de penser, de réfléchir et ça, ça concerne la grande majorité de la population de la Russie. On n’a pas l’habitude de réfléchir, les gens regardent quelque chose à la télé, en voit une autre dans la rue, mais n’arrivent pas à comprendre pourquoi c’est dissonant. Du coup, ils n’ont rien d’autre que de l’agression en eux et cette agression, elle se retourne contre la zone la plus proche autour d’eux. Par exemple, il y a une expérience qui a été faite avec des rats dans une cage à qui on donnait régulièrement des décharges électriques. Suite à cela, les rats ont commencé à mordre celui qui était le plus proche d’eux. C’est pour ça qu’en Russie, la criminalité augmente et les gens ont peur maintenant quand ils sortent dans la rue. C’est peut-être pour ça que les gens mettent aujourd’hui des portes blindées, des barreaux aux fenêtres et de grandes palissades.

Vous revenez beaucoup sur la peur dans le spectacle et ce qu’elle fait faire aux gens, vivez- vous dans la peur ?

T.F : Oui, il y a une phrase qui est répétée plusieurs fois dans le spectacle : « lorsqu’un animal ne peut pas fuir, il fait le mort » et c’est ce qui se passe avec les jeunes. Comme ils ne peuvent pas fuir à l’étranger, ils font les morts.

À titre personnel, en tant que femme et en tant qu’artiste, comment l’extériorisez-vous ou comment réagissezvous à cette peur ?

T.F : Moi je comprends que mon corps est en permanence tendu et vraiment dans un état de nerfs continu. C’est très difficile de juste se relaxer et de vivre tranquillement… et tous les gens sont comme ça. Par exemple, si tu vas au magasin, personne ne te tiendra la porte, jamais… chacun est occupé par sa propre survie en fait. Tu es seul et tu dois survivre, il n’y a aucune coopération.

En tant qu’artiste, vous prenez des positions fortes, n’avez-vous pas peur de répercussions comme certains en sont victimes dans votre spectacle ?

T.F : Lorsqu’on a fait la première dans notre théâtre, on n’a invité que des gens qu’on connaissait et on a joué à guichets fermés. Une dame qui milite pour la défense des Droits de l’Homme est venue me voir à la fin du spectacle pour me dire qu’on pouvait me mettre en prison selon trois articles du Code pénal pour ce spectacle… Cette interdiction d’activité est bien réelle. Je fais ce que je veux dans mon travail, mais il se trouve qu’on pourrait me mettre en prison pour ça. On avait même peur d’accéder à la frontière, car il y a déjà eu des cas où les gens se faisaient arracher le visa du passeport et on leur disait, vous voyez, vous n’avez plus de visa, donc vous ne pouvez pas sortir…

Pour revenir sur l’aspect polémique de votre spectacle, vous évoquez la confusion entre l’Histoire et la réalité et notamment ce qu’on fait dire à la réalité. Votre pièce semble relever d’un devoir de mémoire, tout en parlant d’une réalité très concrète, très physique, n’avez-vous pas peur qu’on dise que vous déformez l’Histoire ou la réalité avec votre spectacle ?

T.F : Oui, ça peut arriver que des gens pensent ça. D’ailleurs, le plus bel exemple de ce que vous dites est le suivant : si on brûle toutes les listes des fusillés en URSS, on pourrait très bien dire qu’il n’y a jamais eu de fusillés et ça, ça peut être fait très facilement aujourd’hui, tout est possible.

Au titre de metteuse en scène, comment prenez-vous les critiques qui disent que vous déformez la réalité ?

T.F. : Quand on a joué notre spectacle en Russie, il y avait des historiens qui nous ont dit que ce n’était pas leur version de l’Histoire… qu’est-ce que je peux leur dire ? C’est mon point de vue sur l’Histoire. Par exemple, il y a encore beaucoup de gens qui aiment Staline, la preuve étant que cette année, il y a eu une sorte de sondage et la grande majorité des gens ont répondu que Staline était l’homme le plus grand de tous les temps. Qu’est-ce qu’on peut faire contre ça ? Eux aussi ont réécrit l’Histoire.

Vous dites – et vous le montrez très bien dans votre spectacle – que chaque personne a son rapport aux mots et à la réalité et que tout ça est lié au vécu des uns et des autres, est-ce que la Russie est plurielle aujourd’hui et si oui, à quel point ?

T.F : Oui, on a même l’impression que parfois on vit sur des planètes différentes de nos voisins. Par exemple, le père de Dima, un des comédiens du spectacle, est né au Goulag de notre ville. Et donc son père était très agressif, car il avait des crises d’agression, si bien qu’il s’est suicidé, et c’est ce qui reste dans la tête de Dima de son enfance. De même, une jeune spectatrice est venue nous voir à la fin d’un spectacle pour nous confier que son arrière-grand-père était un criminel, un assassin et qu’il était le chef du Goulag qui a construit Komsomolsksur- Amour. Et pourtant, si on la compare à Dima, c’est quelqu’un de beaucoup plus calme qui a eu une enfance plutôt heureuse, sans drame. On est très différent et tout nous va. On accepte tout et tout nous va.

Votre théâtre est très documentaire, avec beaucoup de témoignages, dans une Russie si diverse, comment s’est construit la pièce et le contenu de la pièce ?

T.F : C’est la pièce la plus difficile que j’ai eu à faire. J’ai rassemblé le matériel pour la faire pendant deux ans et ce matériel, je l’ai collecté jusqu’au dernier moment puisqu’il y a eu des manifestations de jeunes qui ont eu lieu ces derniers mois. Le plus difficile c’est de faire le tri, et de faire de ce matériel quelque chose qui puisse bien s’imbriquer. Le plus important pour moi était de me laisser guider par mes sentiments et mon instinct, ma mâchoire est toujours tendue comme si j’étais prête à me battre… Pourquoi j’ai un air si tragique sur mes photos d’enfant alors que j’ai été une enfant aimée ? Ça veut dire qu’il y avait quelque chose dans mes cellules ? Cette question fondamentale m’a permis de suivre une ligne directrice pour ce spectacle. Ce questionnement fondamental m’a donné la force et l’énergie qu’il fallait pour faire ce spectacle.

Propos traduits par Bleuenn Isambard et recueillis par Jérémy Engler


PRESSE

SUR LA PIÈCE

Dans l’espace post-soviétique ; le théâtre indépendant est une denrée rare et précieuse. En Russie, le Théâtre KnAM signe Je n’ai pas encore commencé à vivre, un spectacle prenant et bouleversant qui fera date dans l’histoire de la compagnie. Envers et contre tout, et presque tous, le Théâtre KnAM maintient le flambeau d’un théâtre russe indépendant et vigilant, non à Moscou comme le fait le vaillant Teatr.doc, mais là-bas, à l’extrême orient de la Russie, dans une ville au nom rêveur mais fallacieux : Komsomolsk-sur-Amour. L’Amour est un mot (amyre) emprunté à la langue nanaï (la langue que parle Derzou Ouzala dans le film éponyme de Kurosawa) qui veut dire « boue » (les eaux du long fleuve Amour, souvent mitoyen avec la Chine, ne sont jamais claires). Et la ville n’a pas été construite par les jeunes communistes (les komsomols) mais bel et bien par les zeks, les prisonniers du goulag. On mesure mal ici, dans l’univers du théâtre européen somme toute relativement confortable, ce que c’est que de faire et de maintenir en vie (qui est, là-bas, de l’ordre de la survie permanente) à Komsomolsk-sur-Amour un théâtre indépendant qui ne cède à aucune sirène et aucune pression, ni à la fatigue, l’usure, l’envie de tout arrêter, dans une ville sans charme et sans avenir. Mais c’est leur ville, c’est là que sont nés les acteurs du Théâtre Knam (à l’exception d’un seul), c’est là qu’ils vivent, c’est là qu’ils se serrent les coudes et se soutiennent mutuellement et c’est là que s’ancre leur dernier spectacle, Je n’ai pas encore commencé à vivre. C’est de là, dans une région où les camps étaient nombreux (souvent volants pour la construction de la ligne de chemin de fer du BAM, que les acteurs du Knam embrassent l’histoire de leur pays immense depuis un siècle, depuis Lénine. Au final, le spectacle le plus fort, le plus accompli, le plus incisif de leur parcours, qui ne fut pas toujours un chemin de roses. « Nous sommes tous nés en URSS », est-il dit dans le spectacle. Ce n’est pas une réplique, c’est un fait. Je n’ai pas encore commencé un vivre est un spectacle qui parle, si je puis dire : magnifiquement, de la terreur, de la peur et du mensonge, du plus haut sommet de l’État jusqu’au moindre village russe, tressant avec maestria des générations d’histoires personnelles avec une vue en surplomb sur le séisme que fut la naissance de l’Union soviétique et ce qui s’ensuivit et s’ensuit encore. Car l’URSS, après 70 ans de bons et déloyaux services, a beau avoir disparu officiellement au début des années 90, elle vit encore. Vladimir Poutine, ex-officier du KGB, en maintient les braises et en attise le feu en créant par exemple une « journée du tchékiste », un peu comme si, en France, on créait « une journée de la milice ». Façon de dire que le président russe ne renie rien et garde le pays sous sa botte. Dit autrement, « Je n’ai pas encore commencé à vivre » est le pendant théâtral de La Fin de l’homme rouge, ce grand livre de Svetlana Alexievitch (lire ici). Le Théâtre Knam (« K » pour Komsomolsk, « na » qui veut dire « sur » et « am » pour Amyre) est né d’une révolte contre un théâtre officiel, englué dans le conformisme, le laisser-aller et le provincialisme dénoncé en son temps par Tchekhov et qui a ô combien perduré pendant la période soviétique. Cette révolte a été menée par une jeune femme blonde, Tatiana Frolova, qui, à 24 ans, en 1985, décide de fonder son propre théâtre en le façonnant à l’huile de coude, bricolant une salle de 24 places au bas d’un immeuble gris et sans âme comme il y en a tant dans les villes russes industrielles. Là autour d’elle s’agglutinent toutes les énergies artistiques de la ville : des peintres, des musiciens, des acteurs en herbe, des citoyens. 1985, c’est le début des changements en Russie sous Gorbatchev, on y rêve de tous les possibles, une société civile commence à s’ébrouer. « Dans ma vie, je dois tout à la perestroïka », dit Tatiana Frolova dans le spectacle. Car, pour la première fois, elle est en scène. Habituellement, elle se tient dans la cabine de régie pour donner les tops lumière et son ; cette fois, la metteuse en scène est sur la scène, assise sur le côté gauche devant une console, elle prend la parole en premier : « Je m’appelle Tatiana... » Chacun parlera en son nom ; Dmitri Bocharov et Vladimir Dmitriev, compagnons de toujours du Knam, et tout autant les deux nouveaux venus, Guerman Iakovenko et Ludmila Smirnova, deux jeunes nés à Komsomolsk juste avant le démantèlement de l’empire soviétique et qui semblent avoir trouvé dans le Knam un cadre à leur existence ballottée, bafouée et contrariée qu’ils racontent par touches dans le spectacle. Ce n’est pas de l’exhibitionnisme, c’est plus que de simples témoignages. C’est un constant questionnement. Pourquoi Ludmila est dépressive depuis l’enfance et dit n’avoir appris qu’une chose, la haine ? D’où vient le bégaiement de Guerman ? Quel poids pèse sur Volodia dont les grands-parents ont connu les camps et dont le père est né au goulag ? Quel poids pèse sur Dima dont le grand-père, tchékiste, a exécuté son propre père et dont la grand-mère était une dénonciatrice et vivait dans un appartement aménagé avec des meubles ayant 26 appartenu à des exécutés ? Comment la mère de Tatiana se souvenait avoir été très tôt habitée par la peur tout en disant regretter Staline ? Pourquoi une jeune fille de Komsomolsk (que l’on voit en vidéo) interrogée par Tatiana en vient à dire : « Il me semble que je n’ai pas commencé à vivre » ? Le titre du spectacle vient de ses mots. En regard, le KnAM raconte à la serpe des pans de l’URSS. C’est forcément troué, parcellaire et brut, mais c’est une histoire faite de brutalité. Voici Lénine décrit comme un monstre froid, impitoyable et peu soucieux des droits de l’Homme (ce qui n’est pas sans faire écho chez le spectateur à l’actuel président de la Russie). Voici la Tcheka et ses tchékistses, la « terreur rouge », les tribunaux infâmes dont la finalité est définie par Lénine : « Ce tribunal ne doit pas éliminer la terreur mais la justifier et la légaliser. » Voici Staline et « l’homme nouveau » dont le prix entre 1923 et 1953 est évalué selon les sources entre « 25 millions et 80 millions de morts », nous dit le Knam. Tatiana Frolova voit dans les dénonciations des crimes de Staline par Khrouchtchev une occasion manquée : « On n’a pas fait notre procès de Nuremberg. » Mais était-ce possible ? Les juges auraient dû se condamner eux-mêmes après avoir condamné tout le gouvernement. Tout n’est pas noir. Le spectacle est traversé d’instants blagueurs comme une anecdote fictive mais tellement russe à propos des bottes de Staline. Le panorama rapide de la période soviétique ne manque pas de citer des exemples de citoyens qui ont payé leur courage – celui de dire la vérité – par des années de camp et des internements psychiatriques. L’histoire de leur pays, ils la poussent jusqu’aujourd’hui. Jusqu’au cas d’Ildar Dadin condamné par les tribunaux de Poutine pour infraction au droit de manifester, torturé et finalement libéré sous la pression occidentale. Après sa libération, Dadin s’est mis à bégayer, nous dit le Knam. Ce que les acteurs nous font éprouver, c’est la porosité entre leurs vies et l’histoire de leur pays, comment la peur est un hochet offert à sa naissance à chaque enfant de Komsomolsk-sur-Amour. Je n’ai pas encore commencé à vivre est un spectacle dont on peut nuancer voire discuter certaines analyses, mais il est d’une honnêteté impitoyable. Dima : « Il m’a fallu des années pour comprendre l’histoire de ma famille. Mais aujourd’hui au moins, je comprends mieux d’où vient en moi cette peur permanente et irraisonnée. Ou cette retenue excessive. Ou cette incapacité absolue à faire confiance et à vivre une relation intime. Ou encore ce sentiment permanent de culpabilité qui me poursuit depuis l’enfance, autant que je m’en souvienne. » Il n’y a pas d’Amour heureux comme dit le poète, mais c’est leur Amour à eux tous. Pour le meilleur et pour le pire. « Nous tous, nés et élevés en Russie, sommes des descendants des victimes et des bourreaux », dit le Knam. Svetlana Alexievitch ne dit pas autre chose. En 2007, il y eut un tournant dans l’histoire de cette troupe. Après avoir exploré des pièces du répertoire peu jouées en Russie et avoir abordé Bernard-Marie Koltès et Heiner Müller mais aussi l’univers de Dostoïevski (qu’il a retrouvé dans son avant-dernier spectacle comme à contre-temps), le Knam s’est tourné vers un théâtre parlant de la réalité russe, mais en allant bien au-delà d’un simple théâtre documentaire. Ce fut Endroit sec et sans eau (à propos des prisons), Une guerre personnelle (à propos de la Tchétchénie), Je suis (première introspection) dont ce nouveau spectacle est la suite. Il aurait pu avoir pour titre Nous sommes. Ce tournant fut tout autant celui d’une révolution technologique de leurs spectacles. C’est l’époque où apparaissent les nouvelles caméras vidéo, où se développe Internet. Pour une petite troupe isolée au bout du monde, ce fut une double aubaine. Dix ans après, les membres du Knam sont, en la matière, des experts hors pair. Tout le formidable travail visuel et sonore de Je n’ai pas encore commencé à vivre est comme un baume de beauté et de douceur jeté sur leurs vies âpres et la chronique âcre de l’Union soviétique. Pas un instant ils n’ont pensé que ce spectacle coïnciderait avec le centenaire de la Révolution d’Octobre. Enfin, si pour eux Lénine est un être « émotionnellement froid », on ne saurait trop vous conseiller d’aller voir ce spectacle émotionnellement chaud.

Médiapart, Balagan, le blog de Jean-Pierre Thibaudat, 31 octobre 2017


Film documentaire KNAM SUR AMOUR / BLEUENN ISAMBARD & MACIEJ PATRONIK
jeudi 08 novembre 19h00
Théâtre Saragosse

Présenté en amont de la représentation de Je n’ai pas encore commencé à vivre, le documentaire KnAM sur Amour retrace l’aventure incroyable du Théâtre KnAM, fondé par Tatiana Frolova dans la ville de Komsomolsk-sur-Amour, à 8 000 km de Moscou. Composé de cinq personnes, le Théâtre KnAM, qui survit de manière autonome dans une petite salle de moins de trente places, tente de démasquer les mensonges du pouvoir et de lutter contre l’oubli. Il s’impose par sa grande maturité et vient nous faire toucher du doigt qu’une parole politique est aujourd’hui plus que jamais nécessaire. A travers de nombreux entretiens, des séquences de répétitions et de recherche, et des extraits de leur spectacle Je Suis – notamment lors de tournées en France et en Suisse – le film raconte un combat quotidien mené par une famille d’artistes engagés.

LA REPRÉSENTATION DE JE N’AI PAS ENCORE COMMENCÉ À VIVRE EST SUIVIE D’UNE RENCONTRE AVEC L’ÉQUIPE ARTISTIQUE.

STAGE THÉÂTRE TATIANA FROLOVA / BLEUENN ISAMBARD
Vendredi 09 novembre 19h-22h
Samedi 10 novembre 10h-12h & 13h-16h
Théâtre Saragosse

Tatiana Frolova est metteuse en scène du Théâtre knam à Komsomolsk-sur-l’Amour, un des premiers théâtres indépendants de Russie. Accompagnée de son interprète Bleuenn Isambard, elle propose aux stagiaires de découvrir par la pratique sa conception du théâtre documentaire qu’elle associe volontiers sur scène à d’autres médias artistiques, en particulier la vidéo… En lien avec son spectacle Je n’ai pas encore commencé à vivre.

TOUS PUBLICS
TARIF PLEIN 65€ / RÉDUIT 35€ + 12€ D’ADHÉSION
UNE PLACE POUR JE N’AI PAS ENCORE COMMENCÉ À VIVRE (08 NOVEMBRE) COMPRISE DANS LE STAGE.

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DANSE / PAU
T 05 59 84 11 93