Refuge
Danse / JEUDI 16 JANVIER 20H30  / Théâtre Saragosse
50 MIN / TARIF B

Chorégraphe, plasticien, performeur, Vincent Dupont (Air, Stéréoscopia) aime à créer des zones d’expériences sensibles qui déplacent notre perception du réel et dévient le flux du quotidien. Dans Refuge, deux hommes, manutentionnaires sur une plateforme de tri, plient, déplient, empilent des cartons dans un alignement qui définit les limites de leur enfermement. L’anonymat de leurs corps indifférenciés figure la désespérante marche de la robotisation industrielle et marchande. Si ce n’est que la machine ici se met à dérailler, ouvrant au geste de nouveaux possibles. La mécanisation asservissante dérape au profit d’une libération de l’individu et d’une poétisation de la réalité. L’altération du mouvement automatique est, de fait, le refuge, le moyen de s’extraire du quotidien. Instrument respiratoire et sonore, modulable, le corps se réinvente, déborde ses propres contours. La libération du geste et ses échappées qui confinent au burlesque s’opèrent grâce à cette connexion au souffle à l’épreuve dans le travail de Vincent Dupont depuis le solo Hauts Cris (miniature) (2005). Le son de la voix transformé par le laryngophone encourage la révolte et le jeu des deux personnages, conduisant à une mise à sac de la machine, dans une opération de sabotage jouissive. Inverse du repli, le Refuge de Vincent Dupont invite à une forme d’ouverture subversive par le biais de l’altérité et du réenchantement.

Conception, chorégraphie Vincent Dupont / Avec Raphaël Dupin, Vincent Dupont / Son Maxime Fabre, Raphaëlle Latini / Création Lumière Yves Godin / Régie lumière Iannis Japiot / Travail de la voix Valérie Joly / Conseil dramaturgique Mathieu Bouvier / Collaboration artistique Myriam Lebreton / Diffusion, communication, production Audrey Chazelle / Administration, production Charlotte Giteau / CRÉDITS PHOTOS MARC DOMAGE
PRODUCTION +

Production J’y pense souvent (…) / Coproduction ICI—CCN Montpellier
- Occitanie / Pyrénées- Méditerranée / Direction Christian Rizzo, Musée de la Danse / CCN de Rennes et de Bretagne, Théâtre de la Ville de Paris, L’Avant- Scène Cognac, Le Vivat scène conventionnée d’Armentières en collaboration avec le Festival Latitudes Contemporaines / Avec le soutien de La Passerelle, scène nationale de Saint-Brieuc et de la SPEDIDAM

Chorégraphe, plasticien, performeur, Vincent Dupont (Air, Stéréoscopia) aime à créer des zones d’expériences sensibles qui déplacent notre perception du réel et dévient le flux du quotidien. Dans Refuge, deux hommes, manutentionnaires sur une plateforme de tri, plient, déplient, empilent des cartons dans un alignement qui définit les limites de leur enfermement. L’anonymat de leurs corps indifférenciés figure la désespérante marche de la robotisation industrielle et marchande. Si ce n’est que la machine ici se met à dérailler, ouvrant au geste de nouveaux possibles. La mécanisation asservissante dérape au profit d’une libération de l’individu et d’une poétisation de la réalité. L’altération du mouvement automatique est, de fait, le refuge, le moyen de s’extraire du quotidien. Instrument respiratoire et sonore, modulable, le corps se réinvente, déborde ses propres contours. La libération du geste et ses échappées qui confinent au burlesque s’opèrent grâce à cette connexion au souffle à l’épreuve dans le travail de Vincent Dupont depuis le solo Hauts Cris (miniature) (2005). Le son de la voix transformé par le laryngophone encourage la révolte et le jeu des deux personnages, conduisant à une mise à sac de la machine, dans une opération de sabotage jouissive. Inverse du repli, le Refuge de Vincent Dupont invite à une forme d’ouverture subversive par le biais de l’altérité et du réenchantement.

DISTRIBUTION

Conception, chorégraphie Vincent Dupont / Avec Raphaël Dupin, Vincent Dupont / Son Maxime Fabre, Raphaëlle Latini / Création Lumière Yves Godin / Régie lumière Iannis Japiot / Travail de la voix Valérie Joly / Conseil dramaturgique Mathieu Bouvier / Collaboration artistique Myriam Lebreton / Diffusion, communication, production Audrey Chazelle / Administration, production Charlotte Giteau / CRÉDITS PHOTOS MARC DOMAGE

 

Vincent Dupont a une formation de comédien. Ses premières rencontres avec la danse furent avec les chorégraphes Thierry Thieû Niang et Georges Appaix. Puis il participe aux créations de Boris Charmatz : Herses, une lente introduction et Con forts fleuve. D’autres collaborations se feront dans le milieu du cinéma, notamment avec Claire Denis.
En 2001, il signe sa première chorégraphie : Jachères improvisations, inspirée d’une photo d’une installation du plasticien Stan Douglas, questionne le réel en travaillant sur des notions de rapprochement et d’éloignement tant visuelles que sonores. Dès lors, tout en continuant à participer aux travaux d’autres artistes, Vincent Dupont mène un travail à la croisée de plusieurs médiums qui déplace les définitions attendues de l’art chorégraphique. Ses créations se posent comme expériences, questions adressées à la perception du spectateur. En octobre 2005, il crée Hauts Cris (miniature) qui lui permet d’inscrire le corps comme catalyseur de l’espace et du son pour révéler un état intérieur lié au cri. Incantus, créé en novembre 2007, travaille à une matière incantatoire qui appelle les danseurs à affirmer leurs présences et libérer le mouvement. Un appel collectif vers le plateau pour définir les enjeux de l’acte chorégraphique et lui permettre de trouver ses zones de force, ses points d’appui.
La SACD a attribué à Vincent Dupont, le Prix "nouveau talent chorégraphie" pour l’année 2007.
Du désir de mettre en jeu d’une autre manière qu’au théâtre la perception des corps, il réalise, au printemps 2009, Plongée, un film chorégraphique. En faisant appel à des espaces naturels ou inventés, il filme une autre présence des corps dans une chorégraphie de l’image. Souffles, créé en juin 2010, tente de révéler une image de la mort en mouvement dans une catharsis du plateau. Avec Bine, installation performance réalisée au printemps 2011, Vincent Dupont confronte le mouvement à l’univers poétique de Charles Pennequin. L’étang suspendu, créé en août 2012 pour le festival Entre cour et jardins approche certaines visions qui nous constituent dans un rapport organique à la nature. En novembre 2013 il crée Air. Inspiré par un film de Jean Rouch, Air cherche sa propre transe dans un flux et reflux traversant le public et fait le pari que de cette énergie collective naisse un mouvement unique. Stéréoscopia a été créée en novembre 2014. S’appuyant sur le principe de la stéréoscopie, Vincent Dupont, met en parallèle deux chorégraphies presque semblables pour faire apparaître un nouveau rapport au mouvement. Depuis septembre 2015, Vincent Dupont est artiste associé à ICI—CCN de Montpellier. Dans ce cadre, il crée plusieurs pièces chorégraphiques et une exposition-installation. Mettre en pièce(s), créée en octobre 2016, est une pièce pour six danseurs et un manipulateur qui interpelle son audience depuis le texte de Peter Handke Outrage au public. Elle obtient le soutien de la Fondation Hermès dans le cadre de son programme New Settings. En mars 2017, ICI—CCN propose à Vincent Dupont d’investir un espace d’exposition. Il propose Cillement, une installation vidéographique et photographique pour laquelle il réalise notamment quatre films, qui lui permettent de travailler une nouvelle perception du temps, du mouvement et de la respiration à l’image. En juin 2018, il crée Refuge au Vivat à Armentières dans le cadre du festival Latitudes contemporaines, duo co-interprété avec Raphaël Dupin, qui propose, à partir de l’accumulation de mouvements répétés, de sortir d’un flux quotidien et d’une réalité pour accéder à une autre expérience. Vincent Dupont vient de présenter en décembre au festival Les Inaccoutumés à la Ménagerie de Verre (Paris) Cinq apparitions successives, qui questionne une nouvelle fois nos perceptions : comment percevoir dans le corps de l’autre notre propre vision et comment être la vision d’un autre corps ?
Parallèlement, Vincent Dupont intervient régulièrement, avec ses collaborateurs, lors de différents ateliers et stages : Grands ateliers au CCN de Tours (2009), formation Essais au CNDC d’Angers (2009 - 2010), formation Extensions au CDC de Toulouse (2012), Masterclasses au CDC-Atelier de Paris (2014 - 2015 - 2017), PREAC, master Exerce et workshops au CCN de Montpellier (2016 - 2017 - 2018), Camping au Centre national de la danse (2017). Des ateliers avec des scolaires, des rencontres avec le public et autres actions artistiques sont également menés régulièrement, en lien avec les représentations de la compagnie.

La danse comme un refuge pour s’extraire du quotidien et s’abandonner à de nouvelles trajectoires qui définissent un autre rapport au monde, à soi.
Ici, ce sont deux hommes, manutentionnaires, qui créent un espace au milieu des cartons d’une plateforme de tri, et qui, se mettant à l’écoute de leur propre souffle et voix amplifiés, tentent de découvrir des mouvements inédits pour se libérer de leurs habitudes de travail. Ils sont seuls, mais une rumeur parvient jusqu’à eux et les encourage à insister dans leur parcours…
La connexion du souffle et du mouvement est à l’épreuve dans mon travail depuis 2005 et le solo Hauts Cris (miniature). Elle définit le corps comme un instrument respiratoire et sonore, modulable, jouant au même instant que le mouvement. Pour Refuge, les deux danseurs créent progressivement une partition de corps musical, liée à leurs actions répétitives, pour tenter de sortir de "la chaîne". Le filtrage du son permet d’agir sur la perception du mouvement, sa consistance, son énergie comme si le corps débordait ses propres contours. Ce n’est pas seulement l’espace environnant qui induit le mouvement des corps, mais également le son qui crée l’espace du mouvement.
Travailler sur l’accumulation de mouvements répétés, extraits de gestes simples pour tenter d’apporter des réponses aux questions qui me poursuivent : comment sortir d’un flux quotidien et d’une réalité pour accéder à autre chose ? Comment l’énergie d’un mouvement peut-elle se percevoir, se décliner ? Enfin, comment toucher le corps du spectateur pour qu’il soit embarqué dans cette traversée d’un temps partagé ? Faire expérience ensemble, autrement dit, prendre un risque qui permet l’engagement du spectateur.
Vincent Dupont


Vincent Dupont, chorégraphe de l’étrange

Il y a des chocs très doux qui laissent des marques indélébiles. Celui du spectacle Jachères improvisations, présenté en 2002 par Vincent Dupont, à la Ménagerie de verre, à Paris, en fut un. Dans un cadre noir, sur fond laiteux, un couple vibrait à distance, lentement, infiniment. Personnes vivantes ? Illusions d’optique ? Cette fiction irréelle, belle comme un flash long et lent, a ouvert la voie au travail du chorégraphe Vincent Dupont. Quitte à le piéger dans le même vaisseau flottant, il a donné un accès illimité à une oeuvre hantée par des fantômes perdus dans la ouate d’un mirage savamment mis en lumière. Vincent Dupont, 54 ans, ajoute deux nouveaux chapitres à sa saga de l’étrange. Refuge, pour deux interprètes et une cinquantaine de cartons, sera à l’affiche du Théâtre des Abbesses, à Paris, du 8 au 11 janvier. Il enchaîne sur Cinq apparitions successives, programmé en décembre 2018, à la Ménagerie de verre, qui se glissait entre les plis d’un rideau blanc pour faire apparaître des créatures irradiées. Ce double événement souligne la présence discrète mais unique de Vincent Dupont dans la sphère de la danse contemporaine. Celui qui sait comme nul autre dresser des univers jamais vus aux intensités magiques a inscrit un parcours durable. « Ces apparitions viennent de loin, explique-t-il. J’ai fait de la photo à l’âge de 12 ans et je tirais mes clichés en noir et blanc. L’image n’apparaît pas tout de suite, elle est mouvante. Entretemps, il y a eu de multiples métamorphoses. »
Les pièces de Vincent Dupont – une douzaine depuis 2001 – proviennent d’abord « d’un rêve, d’un cauchemar, de visions qui me poursuivent et que j’ai envie de partager pour mieux les comprendre ». Son association s’appelle J’y pense souvent… Une phrase tirée d’un texte de Franz Kafka, l’un de ses auteurs favoris, dont il cite l’extrait de mémoire. Le thème de l’éducation y revient comme pour mieux en sortir et l’expression « frayeur nerveuse » qu’il commente comme « une sensation passionnante à vivre et trouver sur scène ». « J’aime particulièrement le côté concentrique de son écriture, complète-t-il. Elle tourne avec insistance autour du sujet en s’en rapprochant de plus en plus sans jamais l’atteindre tout en le montrant précisément. » Retour à la question de l’apparition. Quant à la « frayeur nerveuse », mission réussie pour Vincent Dupont qui sait lever, entre douceur et stupeur, un climat anxiogène jusqu’à la chair de poule.
Entrez dans sa tête et circulez. Le cocon capitonné de Stéréoscopia (2014) envoie un duo de jumelles dans l’espace intersidéral du clonage. En duo toujours, Air (2013) faisait référence au film Les Tambours d’avant, de Jean Rouch, sur une cérémonie de possession au Niger, orchestre un flux de présences énigmatiques emportées par des chants, des râles. Le trio Souffles (2010) tente de percer le mystère du vivant autour d’un corps en lévitation. « Une menace plane mais je ne sais pas moi-même de quel côté elle va venir, commente-t-il. Qu’est-ce qu’on est vraiment en train de voir ? Il y a souvent une déformation, un écart entre l’apparence et quelque chose de plus enfoui, d’archaïque peut-être, de pas forcément joli et propre que je tente de mettre en scène et qui serait propice à une catharsis. »
Il y a du rituel chez ce chorégraphe, de la transe aussi, dissimulés dans les ectoplasmes de ses spectacles. Leur impact tient à la bande-son trafiquée à coups de micro HF ou de laryngophones. Ce hiatus sauvage entre l’image et la voix atteint un pic strident dans Hauts cris (miniature) (2005), seul solo de Vincent Dupont (inspiré par un texte d’Agrippa d’Aubigné), qui le piège en hurlant dans une salle à manger trop étroite pour lui. Cette fascination pour le son, Dupont la relie à une expérience majeure, vécue il y a une quinzaine d’années, celle de l’Anéchoïque, chambre « sourde » de l’Institut de recherche et coordination acoustique/musique (Ircam). « Il s’agit d’un cube rempli de mousse qui absorbe les bruits, décrit-il. Au centre, il y a un plongeoir. On y entend sa seule respiration amplifiée avec un retour sonore incroyable. Et cette expérience déséquilibre et fait chuter les gens. »
Aussi réduits en charpie soient-ils, les mots sont aussi très présents chez Vincent Dupont. Cette connexion à la littérature et à la poésie prend appui sur un parcours qui pose d’abord le théâtre sur la première marche. Au début des années 1990, il collabore avec les metteurs en scène Antoine Caubet, Hubert Colas, et avec la réalisatrice Claire Denis. Il a 27 ans lorsqu’il travaille pour la première fois avec un chorégraphe, Thierry Niang. « Je me suis rendu compte que sortir de ses habitudes corporelles était très enrichissant, raconte-t-il. Il y a tellement de choses qui se passent avant de commencer à parler sur un plateau… » Dupont enchaîne ensuite les pièces avec Georges Appaix ou Boris Charmatz.
Si ses créations n’émargent pas franchement à la danse comme il faut s’y attendre, il se définit d’abord comme un chorégraphe. « Le corps est l’enjeu pour moi, et avec lui, la façon dont un mouvement peut être différent des autres, ajoute-t-il. C’est pour moi ce qui fonde la danse contemporaine, une force au présent qui s’exprime dans des êtres singuliers et prend le risque d’exister. On cherche tous ce chemin dans le geste que l’on n’a jamais emprunté et que l’on découvre parfois. Cette quête peut porter une vie. »
Avec Vincent Dupont, l’expérience de la première fois (ou presque) se renouvelle à toutes les représentations. Chaque soir, son équipe opère en direct. A la lumière, Yves Godin feuillette les seuils du flou. Au son, Maxime Fabre dilate les moindres halètements. « Corps, décor, texte, aucune matière ne domine l’autre, précise Vincent Dupont. J’apprécie de plus en plus la puissance fragile de ce moment spectaculaire où l’on avance ensemble. » Avec la foi dans l’ici et maintenant du théâtre pour faire basculer le temps et l’espace, d’un coup, ailleurs.
Rosita Boisseau, Le Monde, samedi 05 janvier 2019.

Deux ouvriers en dérapage : Quand le geste, la voix, le souffle et le libre arbitre tentent d’échapper à la mise en boîtes.

Un refuge, dit Vincent Dupont, est un endroit où l’on se construit la liberté et le droit d’être autrement. Dans Refuge, ce droit devient une urgence absolue. Sur une plateforme logistique, dans le vacarme d’une musique plus qu’industrielle, deux ouvriers, presque des robots, fabriquent des boîtes avec des gestes aussi formatés que les cartons qu’ils assemblent, à l’aide de ruban adhésif.
La déshumanisation au travail, dans les grandes plateformes de distribution, est le point de départ de Refuge. Et bien sûr, ces cartons. Pendant que Dupont et son collègue (Raphaël Dupin) - on pourrait parler de clone - en fabriquent environ quarante, la machine bien huilée de leurs gestes se dérègle quelque peu. Les bugs se multiplient et il faut à chaque fois « réinitialiser » l’homme-machine qui a dérapé. Mais le processus de ré-individuation est enclenché, et plus rien ne l’arrêtera. Refuge est aussi une pièce sur la révolte.
On songe ici aux deux dernières créations de Maguy Marin et à sa critique du capitalisme déchaîné. D’une part, grâce aux quarante boîtes qui forment deux lignes droites traversant ce hall industriel imaginaire, rappelant le mur construit dans Deux Mille Dix Sept. On pense aussi à Ligne de crête, où les bugs gestuels se produisent au son assourdissant de la photocopieuse.
Refuge résume parfaitement ces deux motifs, leur offrant ce qui manque actuellement chez Marin : la possibilité d’un dénouement qui met l’être humain en perspective, dans une dimension philosophique, au-delà de la critique sociétale. Vincent Dupont expérimente dans Refuge également un rapport interactif entre le corps, la voix et l’espace. Dupin et Dupont, danseurs-mimes aux visages qui se ressemblent autant que leurs noms, portent chacun un laryngophone au cou. Celui-ci permet d’utiliser la voix pour déclencher des sons, grâce à une connexion avec des ordinateurs placés en régie. Même le bruit du souffle peut ainsi être transmis pour se transformer en environnement sonore, dans le sens des recherches de Dupont sur le souffle et le lien entre la voix et le mouvement, déjà entreprises dans des pièces aux titres aussi parlants que Hauts cris, Souffles ou Air. « Conspirer, c’est littéralement, respirer ensemble », rappelle-t-il. On sait que Dupont vient du théâtre et on connaît son intérêt pour les arts plastiques et les questions autour de l’espace de représentation. On l’attendait donc au tournant, quand il s’agit de rythmer cet espace par un objet, démultiplié par dizaines. En même temps, c’est le corps lui-même qui devient ici un sujet plastique.
Quand le duo de manutentionnaires tente de se réapproprier ses gestes, ses voix, son souffle, son environnement et son libre arbitre, il passe par une remise à plat des rapports de pouvoir, en détruisant lesdites boîtes, en mettant fin à leur forme rectangulaire, les remplissant de boules argentées, symboles d’un rapport réenchanté au monde. En balayant l’ordre oppressant, en instaurant un non-ordre salutaire, ils résument tout simplement l’avènement du dadaïsme.
Cependant, cette déferlante d’énergie libertaire ne serait qu’anecdotique, sans la dialectique qui voit les deux révoltés se transformer en marionnettes alors que les voix comme les corps cherchent une voie vers la liberté. Au finale, malgré leur révolte, il leur est impossible d’aller jusqu’au bout dans la reconquête de leur humanité. Ils retrouvent leurs émotions, mais ils parlent en grommelot et paraissent finalement effrayés par leur propre acte de révolte. La dernière action est un envol depuis une échelle, en attrapant au vol la boule des rêves. Mais l’atterrissage violent est fatal à celui qui cherchait une vie meilleure. Un nouveau cycle d’oppression et peut-être de guerre pourra commencer. Cet échec est aussi beckettien que tragique. Dans leur tentative d’émancipation par leurs propres forces, et par son échec, Dupin et Dupont ne sont pas sans nous rappeler Bouvard et Pécuchet.
Thomas Hahn, Dansercanalhistorique.fr, novembre 2018.


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