Yoann Bourgeois
Celui qui tombe

Spectacle reporté

Cirque MERCREDI 15 & JEUDI 16 AVRIL 20H30 10 & 11 novembre 20h30 / Zénith de Pau
1h05 / TARIF A

Quand la poésie rencontre l’épure en son point d’équilibre : le circassien Yoann Bourgeois creuse avec une acuité lumineuse la place dérisoire de l’humain dans le jeu des forces physiques qui nous entourent : gravité, force centrifuge... Pour Celui qui tombe, il engage cinq individus sur une plateforme mobile qui s’érige, s’incline, se met en rotation, se dérobe sous leurs pieds et les projette dans une course vertigineuse et accidentée. Ce jeu entre le contrôle et la chute impose une prise de risque, tant physique qu’esthétique. Variant les registres comme les rythmes, la pièce reflète l’humour et la gravité qui caractérisent le travail de Yoann Bourgeois (L’Art de la fugue, Minuit), où l’apesanteur la plus miraculeuse se confronte à la chute brutale des corps. Les interprètes s’agrippent, dérapent, enjambent ceux qui tombent et s’organisent tant bien que mal pour leur survie. Dotés d’une énergie saisissante qui révèle l’animalité des corps, ils s’entraident, se tiennent par la main, s’équilibrent, s’agglutinent, collectifs et solitaires face au vide qui les aspire. Celui qui tombe est un hommage burlesque et tragique à la gravité physique, une farandole magnifique qui illustre la précarité de l’existence.

« J’aime reconstruire des dispositifs physiques permettant d’amplifier un rapport de forces qui contraint l’acteur et se joue de lui. Le sens émerge donc de cette lutte, de ce corps à corps entre le dispositif et l’individu. »
Yoann Bourgeois

Conception, mise en scène et scénographie Yoann Bourgeois / Assistanat artistique durant la création Marie Fonte / Interprètes Julien Cramillet, Kerem Gelebek, Jean-Yves Phuong, Sarah Silverblatt-Buser, Marie Vaudin / Travail vocal Caroline Blanpied, Jean-Baptiste Veyret-Logerias / Lumière Adèle Grépinet / Son Antoine Garry / Costumes Ginette, Sigolène Petey / Réalisation scénographie Nicolas Picot, Pierre Robelin et Cen Constructions / Régie générale David Hanse / Régie plateau Alexis Rostain / Étienne Debraux / Régie lumière Magali Larché, Julien Louisgrand / Régie son Benoît Marchand / CRÉDITS PHOTOS GÉRALDINE ARESTEANU

+ PRODUCTIONS

Production déléguée CCN2 – Centre chorégraphique national de Grenoble – Direction Yoann Bourgeois et Rachid Ouramdane / Coproductions Cie Yoann Bourgeois – MC2 : Grenoble – Biennale de la danse de Lyon – Théâtre de la Ville, Paris – Maison de la Culture de Bourges – L’hippodrome, Scène nationale de Douai – Le Manège de Reims, Scène Nationale – Le Parvis scène nationale de Tarbes Pyrénées – Théâtre du Vellein – La Brèche, Pôle national des arts du cirque de Basse-Normandie / Cherbourg-Octeville et Théâtre National de Bretagne – Rennes / Résidences de création MC2 : Grenoble – La brèche, Pôle national des arts du cirque de Basse-Normandie / Cherbourg- Octeville / Maîtrise d’oeuvre et construction Ateliers de la Maison de la Culture de Bourges, Cénic Constructions, C3 Sud Est / Avec le soutien de l’ADAMI et de la SPEDIDAM et de Petzl. La SPEDIDAM est une société de perception et de distribution qui gère les droits des artistes-interprètes en matière d’enregistrement, de diffusion et de réutilisation des prestations enregistrées / Avec l’aide à la création de la DGCA. / Yoann Bourgeois bénéficie du soutien de la Fondation BNP Paribas pour le développement de ses projets / Le CCN2 est financé par la Drac Auvergne-Rhône-Alpes/ Ministère de la Culture et de la Communication, Grenoble-Alpes Métropole, le Département de l’Isère, la Région Auvergne- Rhône-Alpes et soutenu par l’Institut français pour les tournées internationales.

Quand la poésie rencontre l’épure en son point d’équilibre : le circassien Yoann Bourgeois creuse avec une acuité lumineuse la place dérisoire de l’humain dans le jeu des forces physiques qui nous entourent : gravité, force centrifuge... Pour Celui qui tombe, il engage cinq individus sur une plateforme mobile qui s’érige, s’incline, se met en rotation, se dérobe sous leurs pieds et les projette dans une course vertigineuse et accidentée. Ce jeu entre le contrôle et la chute impose une prise de risque, tant physique qu’esthétique. Variant les registres comme les rythmes, la pièce reflète l’humour et la gravité qui caractérisent le travail de Yoann Bourgeois (L’Art de la fugue, Minuit), où l’apesanteur la plus miraculeuse se confronte à la chute brutale des corps. Les interprètes s’agrippent, dérapent, enjambent ceux qui tombent et s’organisent tant bien que mal pour leur survie. Dotés d’une énergie saisissante qui révèle l’animalité des corps, ils s’entraident, se tiennent par la main, s’équilibrent, s’agglutinent, collectifs et solitaires face au vide qui les aspire. Celui qui tombe est un hommage burlesque et tragique à la gravité physique, une farandole magnifique qui illustre la précarité de l’existence.

« J’aime reconstruire des dispositifs physiques permettant d’amplifier un rapport de forces qui contraint l’acteur et se joue de lui. Le sens émerge donc de cette lutte, de ce corps à corps entre le dispositif et l’individu. »
Yoann Bourgeois

DISTRIBUTION

Conception, mise en scène et scénographie Yoann Bourgeois / Assistanat artistique durant la création Marie Fonte / Interprètes Julien Cramillet, Kerem Gelebek, Jean-Yves Phuong, Sarah Silverblatt-Buser, Marie Vaudin / Travail vocal Caroline Blanpied, Jean-Baptiste Veyret-Logerias / Lumière Adèle Grépinet / Son Antoine Garry / Costumes Ginette, Sigolène Petey / Réalisation scénographie Nicolas Picot, Pierre Robelin et Cen Constructions / Régie générale David Hanse / Régie plateau Alexis Rostain / Étienne Debraux / Régie lumière Magali Larché, Julien Louisgrand / Régie son Benoît Marchand / CRÉDITS PHOTOS GÉRALDINE ARESTEANU

+ PLUS D'INFOS
BIOGRAPHIE

Yoann Bourgeois
Acrobate, acteur, jongleur, danseur, Yoann Bourgeois évolue dans le cirque, le théâtre, la danse, l’opéra, la musique ou le cinéma. À l’école du Cirque Plume, il découvre les jeux de vertiges. Plus tard, il sort diplômé du Centre national des arts du cirque (Cnac) de Châlons-en-Champagne qu’il aura traversé en alternance avec le Centre national de danse contemporaine d’Angers. Il collabore avec Alexandre Del Perrugia, et Kitsou Dubois pour des recherches en apesanteur. Il devient ensuite artiste permanent du centre chorégraphique national de Rillieux-la-Pape, compagnie Maguy Marin. Après les reprises de May B et Umwelt et deux créations, Turba en 2007 et Description d’un combat en 2009, il entame en 2010 son propre processus de création.
Accompagné dès lors de Marie Fonte, il initie l’Atelier du Joueur, centre de ressources nomade pour le spectacle. Cet atelier réunissant des artistes issus de différents champs pose d’emblée les bases de ce qui deviendra la Compagnie Yoann Bourgeois.
Avec ses complices, c’est à Grenoble, où il est né 28 ans auparavant, qu’il choisit de vivre pour implanter la compagnie naissante. La MC2 : Grenoble lui confie le soin d’investir le belvédère Vauban. Cette création in situ donne Cavale. Ce duo interprété à présent avec Mathurin Bolze se joue dans des panoramas impressionnants, et suscite par le vertige une dimension éternelle de l’éphémère.
Un premier cycle de création s’amorce alors autour de grandes oeuvres musicales, permettant à cette nouvelle écriture du cirque de s’émanciper de la tyrannie toute puissante du « spectaculaire ». Ce cycle fait naître, en 2010, Les Fugues (sur L’Art de la Fugue de J.S. Bach), en 2011, L’Art de la Fugue et, en 2012, Wu-Wei (créé pour des artistes de l’Opéra de Pékin). Cette même année, la compagnie crée le Centre international de recherches circassiennes (CIRC) par ses nombreux voyages en Chine pour établir une généalogie du geste acrobatique. Par leur pluridisciplinarité intrinsèque, les premières créations engendrent de riches collaborations avec de grands musiciens comme Sonia Wieder-Atherton, Alexandre Tharaud, le Balkan Baroque Band, Célimène Daudet.
2013 est une année de transition où Yoann Bourgeois initie un programme inédit de transmission de ses pièces dans les écoles supérieures de cirque. Convaincu que les artistes de cirque doivent se réapproprier leurs histoires, ce projet soutenu par la SACD vise à réfléchir aux conditions d’apprentissage du cirque pour que l’émergence d’un répertoire puisse avoir lieu. En 2014, un second cycle de créations vise à radicaliser son geste artistique. Il approfondit la dramaturgie dans son sens étymologique : un tissage des actions. Cette recherche fait naître Celui qui tombe, pièce pour six interprètes créée en septembre 2014 à l’Opéra de Lyon pour la Biennale de la danse. Parallèlement, une recherche solitaire autour de dispositifs physiques, permettant à l’individu de se multiplier comme autant de sujets, fera naître Les Paroles impossibles. La constellation de ces projets laisse apparaître une attraction pour le point de suspension. Une Carte Blanche offerte par le Théâtre de la Ville à Paris l’encourage à inventer une forme, toujours en devenir, qui donne à voir cette constellation : Minuit, Tentatives d’approches d’un point de suspension.


NOTES

Voilà aujourd’hui plusieurs années, depuis la création de Cavale, que nous approfondissons au sein de la compagnie puis au CCN2, une théâtralité singulière qui trouve, ou cherche ses origines dans une matière, il nous semble, circassienne. Ce statut particulier de la présence je l’ai nommé : « l’acteur-vecteur ».
La matière que je nomme circassienne est une mise en relation du couple : corps/force.
S’intéresser à cette force première qu’est la gravité présente soudain l’homme sur le même plan que l’objet, car tous les deux y sont soumis, de la même manière. C’est ici que se noue ma recherche : donner enfin une représentation de l’homme et que celui-ci ne soit plus « au centre ». C’est pourquoi dans mon théâtre, l’homme est davantage vecteur qu’acteur. Ce statut singulier de l’homme est pour moi une source inépuisable de drame : l’homme traversé. I
Il est aussi foyer d’émerveillement.
La question qui met en mouvement mon travail est la question des rapports, ce que Spinoza, appelle le second genre de connaissance, et la recherche d’un type de rapport particulier : « la non-manipulation ».
Ma recherche se développe en s’appuyant sur trois plans différents :
- Une pratique, dans mon rapport aux objets
- Une esthétique, dans mon rapport aux spectateurs par la recherche d’une écriture polysémique.
- Une politique, dans le mode d’existence des oeuvres
Le jeu est une notion transversale qui habite ces trois plans, et c’est de là que le processus de création se met en marche ; chercher d’abord à « jouer ensemble ». « Jeu » est à entendre dans son plus large sens. J’aime sa définition mécanique : espace laissé entre deux pièces pour leur permettre de se mouvoir librement. Passé par le cirque, la danse, la musique, mon travail théâtral pourrait aujourd’hui s’envisager comme une déconstruction de tous ses éléments matériels (texte, lumière, actions, costumes, son…) et l’expérimentation de nouveaux rapports entre ces éléments.
Dans l’approfondissement de cette recherche, j’aime reconstruire des dispositifs physiques permettant d’amplifier un rapport de forces qui contraint l’acteur et se joue de lui. Le sens émerge donc de cette lutte, de ce corps à corps entre le dispositif et l’individu.
Yoann Bourgeois, septembre 2013.


ENTRETIEN

Propos recueillis par Laurent Goumarre pour la Biennale de la Danse de Lyon

Quelle aura été la « piste » de départ pour cette création ?
Avec ce projet, je cherche à approfondir une théâtralité singulière en radicalisant un parti pris : une situation naît d’un rapport de forces. La scénographie que j’ai conçue pour ce projet est un sol, un simple plancher mobilisé par différents mécanismes (l’équilibre, la force centrifuge, le ballant…). Six individus (sorte d’humanité minimale) seront sur ce sol, et tenteront de tenir debout. Ils réagiront aux contraintes physiques, n’initiant jamais le mouvement. C’est dans le corps à corps entre cette masse et telle ou telle contrainte qu’une situation apparaîtra. La multiplicité de principes physiques entraînera une multiplicité de situations. Les situations que j’appelle sont d’un statut tout particulier, disons : polysémiques. Je cherche à situer mon théâtre sur cette crête aiguë où la chose apparaît.

Ta vision du cirque passe par la notion de « non-agir » plutôt que par la manipulation. Qu’est-ce que cette distinction te permet de dire ?
Mon intention est d’affiner radicalement mon geste en misant sur l’acuité d’un principe essentiellement circassien : l’acteur est vecteur des forces qui passent par lui. Il est traversé, il est agi par des flux qu’il traduit comme il peut. Si ce geste est un geste de cirque, c’est aussi parce qu’il participe d’une représentation particulière de l’homme : de même que nous pensons que l’homme n’est pas au centre de l’univers, il n’y a pas de raison qu’il soit au centre de la scène. Sur ma piste idéale (et peu importe si ce cirque existe vraiment ou pas), l’homme coexiste sur un plan horizontal au côté des animaux, des machines, etc. sans les dominer. En repositionnant ainsi les choses, l’humanité me semble autrement bouleversante.

Pourquoi fallait-il depuis tes débuts opérer une « déconstruction circassienne » ?
Je veux voir de quoi est faite cette matière que j’affectionne tant pour découvrir ses puissances propres. J’ai l’intuition que celle-ci porte une propension à de nouvelles formes de théâtralité, et est véritablement une source. Mon processus de travail ressemblerait alors à une soustraction : je cherche à débarrasser ma recherche de tout ce qui ne lui est pas nécessaire. Je simplifie mes formes pour une plus grande lisibilité des forces. C’est une manière aussi pour moi d’apporter pierre à l’édifice de l’histoire du cirque.

Cette histoire ne devrait-elle pas passer par la construction d’un répertoire comme c’est le cas en danse, au théâtre et même aujourd’hui pour la performance ?
En entretenant en parallèle un regard sur la situation du cirque, j’essaye de cerner ce qui me semble des enjeux actuels. Le cirque en effet, se trouve dans une situation très particulière : son histoire est très prise en charge « de l’extérieur ». Paradoxalement, et malgré le bénéfice d’une très large visibilité, il est proportionnellement peu soutenu. La menace possible est une normalisation. C’est la raison pour laquelle je réfléchis aussi au sein des écoles aux conditions de ses apprentissages pour que l’émergence d’un répertoire puisse avoir lieu. Pour cela, il faut se familiariser avec l’écriture, en inventant des manières d’écrire adéquates à cette pratique.

Comment travailles-tu ?
À mes côtés, une petite équipe s’est engagée comme moi en misant à long terme. Nous privilégions un processus expérimental, empirique. Nous inventons nos méthodes au fur et à mesure que nous avançons, elles ne préexistent pas. Nous aimons commencer par des esquisses. Certaines tiennent debout toutes seules et deviennent des numéros. Après sept années de création, je vois se dessiner quelque chose comme une constellation de petites formes gravitant autour d’une notion centrale : le point de suspension. J’ai voulu dernièrement donner un nom à cette recherche sans fin : tentatives d’approches d’un point de suspension. Je suis très attaché à une dimension de création vécue dans sa plus large amplitude. Ce sont d’abord des aventures de vie extraordinaires. Chaque projet artistique détermine son mode, son régime d’existence.


PRESSE

L’insoutenable gravité de l’être
Dans Celui qui tombe, de Yoann Bourgeois, six comédiens tentent de garder leur équilibre sur une plateforme suspendue. Le dispositif suggère à la fois le tapis volant d’un conte persan, une attraction de fête foraine, ou un scénario de film catastrophe. Puisqu’il faut bien donner une dénomination aux spectacles de Yoann Bourgeois, optons pour « cirque ». Mais, depuis ses débuts ou presque, l’artiste - qui signe ici « conception, mise en scène et scénographie » - veille à s’affranchir des codes pour devenir tout bonnement, à l’instar d’Aurélien Bory, une des figures majeures de la création hexagonale au sens le plus aventureux et inclassable du terme.
Créé en septembre 2014 à la Biennale de la danse de Lyon et visible ces jours-ci au théâtre de la Ville de Paris, Celui qui tombe apporte en tout cas une nouvelle preuve étourdissante du singulier talent de Yoann Bourgeois qui, depuis 2010 tourne à la moyenne assez folle d’une à deux création par an.
Initialement référencé comme chorégraphe, jongleur et acrobate, le Jurassien témoigne ainsi d’une rare acuité dans à peu près tout ce qu’il entreprend avec les membres de la compagnie qui porte son nom. Sur scène, du reste, ceux-ci ne sont pas de grands bavards, trouvant dans leurs moindres gestes et déplacements d’autres modes d’expression en lien avec le contexte très particulier dans lequel le metteur en scène a choisi de les plonger. Car, comme souvent chez Bory également, l’élément le plus déterminant provient du décor inventé pour l’occasion. A savoir, ici, une grande plateforme carrée (6 mètres sur 6, à vue d’oeil) qu’on découvre d’abord suspendue en l’air, à cinq ou six mètres du sol, puis s’inclinant avec, posée dessus, six êtres humains qui s’y agrippent.
Suggérant à la fois le tapis volant d’un conte persan, une attraction de fête foraine, un scénario de film catastrophe (quoique à l’opposé de l’artificialité des effets numériques), ou un simple jeu d’enfant où la notion de danger n’a rien de feint, la machinerie de Yoann Bourgeois va ainsi, une heure cinq minutes durant, explorer toutes les potentialités de ce dispositif extraordinaire (tout comme l’était le cube de bois de son Art de la fugue, qui l’a révélé au grand public en en 2011). Accroché à quatre filins, le plateau, qu’on entend craquer comme la coque d’un rafiot, finit bien par descendre ; mais l’inconfort perdure quand, tel un manège infernal, il se met à tourner à toute vitesse sur son axe, condamnant le microcosme paritaire (trois hommes, trois femmes) qui l’habite à chercher telle ou telle improbable posture permettant de garder un semblant d’équilibre, et de cohésion.
D’une évidente portée métaphorique, Celui qui tombe interroge la condition humaine, la périlleuse déclivité du carré de bois clair renvoyant implicitement aux mille et une misères rencontrées sur Terre par des humains qui, eux-mêmes, n’ont pas toujours un comportement irréprochable. De la simple secousse au pire séisme, il n’y a parfois qu’un pas mais celui-ci peut cruellement manquer d’assurance tant la précarité de la situation tend à devenir une donnée constante dans nos sociétés modernes… Dominée par l’esprit de groupe, la pièce renvoie à cette évidente notion de solidarité qui permet de surmonter les situations les plus compliquées, voire désespérées. Alternant les registres (poétique, tendre, humoristique…) comme il varie les rythmes – du temps suspendu, littéralement, à la course éperdue où il faut enjamber les corps affalés -, Celui qui tombe emporte de bout en bout l’adhésion, magnifique parabole d’une farandole existentielle tour à tour grave et dérisoire sur fond de Callas, My Way ou Didon et Enée de Purcell.
Gilles Renault, Libération, 2015.

Yoann Bourgeois, l’art du point de suspension
Ton calme, voix égale. Rien ne semble déborder la sérénité de Yoann Bourgeois, 33 ans, acrobate, jongleur, trampoliniste, metteur en scène et chorégraphe. C’est une surprise : ses spectacles au bord du vide et du vertige tranchent avec sa retenue apparente. Car on a le souvenir de sa silhouette fine en train de chuter à répétition d’un escalier géant dans son spectacle L’Art de la fugue (2011), bijou en apesanteur et énorme succès public, qui a accroché le nom de Bourgeois en haut de l’affiche. Et ça ne fait que commencer.
Le jeune homme que tout le monde s’arrache depuis sa nouvelle pièce Celui qui tombe (2014) n’est pas obsédé pour rien par le « point de suspension », une notion commune à différentes techniques de cirque comme le trampoline ou le trapèze. Et que l’on retrouve dans ses spectacles. Yoann Bourgeois en entend parler pour la première fois en apprenant le jonglage au lycée. Depuis, il n’a de cesse d’inventer des agrès et des situations qui tentent de concrétiser « ce moment précis où l’objet lancé dans les airs atteint le plus haut point de la parabole juste avant la chute ». Vieux combat contre la gravité et la mort auquel Yoann Bourgeois trouve des issues spectaculaires. Depuis la création de sa compagnie, en 2010, Yoann Bourgeois se définit comme « un artiste de cirque dont le travail est chorégraphique ». Il se déclare aussi intéressé par « ce qui se passe entre les spécialités ». Passé par le Centre national des arts du cirque, à Châlons-en-Champagne, où il pratique le trampoline et la voltige, mais formé aussi au Centre national de danse contemporaine, à Angers, il articule avec intelligence les questions de l’utilité du geste circassien et de la beauté pure de la danse. Son séjour de quatre ans, entre 2006 et 2009, dans la compagnie de la chorégraphe Maguy Marin, à qui il envoie une lettre qui lui vaut intégration dans la troupe, a aussi forgé sa patte chorégraphique. « Ce que m’apporte la danse, en particulier avec Maguy Marin, c’est un rapport spécifique au temps et à l’espace », précise-t-il.
Après quelques galops d’essai – sa méthode de travail passe par des petits formats pour tester des idées et des objets –, Yoann Bourgeois crée L’Art de la fugue (2011). Ce duo entre Marie Fonte et lui dans une boîte en bois, qui crache des cubes et des planches avant de se déployer en une volée d’escaliers, ouvre une voie royale à des acrobaties renouvelées sur la musique de Bach. Une scénographie-agrès (ou vice versa) que l’on retrouve amplifiée dans Celui qui tombe. Un plateau mobile de deux tonnes s’y métamorphose sans cesse, obligeant les six interprètes à voltiger dans tous les sens, à s’accrocher des quatre fers à la scène transformée en toupie, ou à surfer dessus comme sur un tapis volant.
Le résultat est hypnotique, il émeut, tant la beauté flirte avec le risque et le danger. « Mais le plateau n’est pas la vedette pour moi, il est juste un support de présence qui me plaît, un espace de jeu qui permet une possible distanciation avec le risque de l’action réelle », revendique le metteur en scène et inventeur qui met toujours du poids dans les mots pour préciser ce qu’il veut dire.
Yoann Bourgeois est un joueur. Profondément. « Je ne me sens bien que lorsque je joue », nous confiait-il en 2012. Avec juste le taux de témérité nécessaire pour se filer un méchant frisson mais aussi le sens des responsabilités de celui qui pousse les limites en connaissance de cause. Ce lecteur du livre Les Jeux et les Hommes (1958), de Roger Caillois, ne part jamais d’un concept ou d’un décor pour imaginer ses spectacles. « C’est le processus, la démarche collective avec les interprètes qui fait surgir des hypothèses de scénographie. » Il joue et improvise d’abord avec ses compagnons de travail. Avant de fonder sa compagnie, entre 2006 et 2009, il avait mis en place chaque été, dans un village du Jura, l’Atelier du Joueur. Il y invitait des artistes à se livrer à des expériences pour le plaisir. Car l’histoire intime du cirque de Yoann Bourgeois ressemble à un conte initiatique. D’abord la vision lointaine d’un copain de son père jonglant dans le salon familial. Un peu plus tard, lorsque ses parents divorcent, en 1996, leur maison de Cramans, dans le Jura, est vendue à Robert Miny (1954-2012), cofondateur et compositeur du Cirque Plume qu’il intégrera à 17 ans. Il apprend aussi qu’une trapéziste a vécu dans la maison. En 2000, il part en camionnette en Roumanie avec quatre copains pour montrer des spectacles. Première grande aventure, le nomadisme, la piste, lui ouvrent un horizon qui lui plaît. Yoann Bourgeois vit aujourd’hui dans un hameau de montagne, au-dessus de Grenoble, « un endroit à pic » qui colle bien à ce fou de jeux d’équilibre et fan de sports de glisse. En pleine création de Celui qui tombe, il avait invité ses compagnons de travail à faire des randonnées. Histoire que la vie et l’art sachent ce qu’ils ont à faire ensemble. Depuis, le groupe est devenu une « troupe ». Rien qu’à l’entendre prononcer ce mot, on sent le bonheur intense de Yoann Bourgeois. « Je veille à ce qu’il n’y ait pas trop de tournées l’an prochain pour les préserver pour ma nouvelle pièce », glisse-t-il en douceur.
Rosita Boisseau, Le Monde, juillet 2015.


PARTAGER     
ESPACES PLURIELS
SCÈNE CONVENTIONNÉE
DANSE / PAU
T 05 59 84 11 93