Anne Teresa De Keersmaeker
Mystery Sonatas / For Rosa
Danse / MERCREDI 12 ET JEUDI 13 OCTOBRE 20H  / Le Foirail
2h15 / TARIF A

Pour l’ouverture de sa saison 22-23 et son arrivée au Foirail, la scène Espaces Pluriels a le grand plaisir d’accueillir la dernière création d’Anne Teresa De Keersmaeker, chorégraphe majeure de la danse contemporaine. Mystery Sonatas / For Rosa s’appuie sur les Sonates des Mystères du compositeur baroque Heinrich Biber. Écrites vers 1676, ces pièces sont une traduction musicale des quinze Mystères sacrés de la vie de la Vierge Marie. Épousant la forme du rosaire, ils sont divisés en trois cycles : cinq sonates joyeuses, cinq douloureuses et cinq glorieuses. La musique et la géométrie, véritables matrices de l’écriture chorégraphique d’Anne Teresa De Keersmaeker, se tressent ici autour de la figure de la Rose. Circularités, répétitions et motifs en forme de pétales permettent à une phrase initiale de se transformer au gré des variations musicales. Incarnées par six interprètes à la technique parfaite et au naturel exquis, ces suites de danses nous subjuguent, sublimées par les clairs-obscurs de l’éclairagiste Minna Tiikkainen. Mais cette figure de la rose ne se donne pas comme pure incarnation de la beauté, elle convoque en contrepartie la symbolique de l’obstacle et de la rébellion. Cette œuvre est dédiée à de grandes figures de femmes résistantes – Rosa Bonheur, Rosa Luxemburg, Rosa Parks, Rosa Vergaelen... La fluidité des corps révèle alors la tension dramatique des cordes. La danse devient le support d’un acte de résistance auquel incite la musique de Biber, dans sa complexité narrative et la richesse de sa virtuosité.

Chorégraphie Anne Teresa De Keersmaeker — Dansé par (alternativement) Cintia Sebők, Laura Maria Poletti, Mariana Miranda, Sophia Dinkel, Frank Gizycki, Jacob Storer, José Paulo dos Santos, Lav Crnčević, Mamadou Wagué, Rafa Galdino — Musique Mystery Sonatas, Heinrich Ignaz Franz Biber — Musiciens Gli Incogniti (enregistrement) Amandine Beyer (violon et direction musicale), Baldomero Barciela Varela (viole de gambe), Ignacio Laguna Navarro (théorbe et guitare baroque), Francesco Romano (archiluth), Anna Fontana (clavecin et orgue) — Enregistrement TBC Scénographie et lumières Minna Tiikkainen — Direction des répétitions Diane Madden, Cynthia Loemij — Costumes Fauve Ryckebusch — Recherche Lieze Eneman, Tessa Hall — Direction technique Marlies Jacques — Coordination artistique et planning Anne Van Aerschot — Assistante artistique Martine Lange — Directeur de tournée Bert Debock, Jolijn Talpe — Chef costumière Alexandra Verschueren — Assistée par Els Van Buggenhout — Couturière Emmanuelle Erhart, Martha Verleyen, Ester Manas — Habillage Ella De Vos, Ester Manas, Emma Zune, Chiara Mazzarolo — Techniciens Max Adams, Jonathan Maes, Quentin Maes, Olivier De Groelard, Bram Geldhof, Jan Balfoort, Michael Smets, Wannes De Rydt, Clive Mitchell, Bennert Vancottem, Thomas Vermaercke, Thibault Rottiers, Laurie Sanchez, Klaas Trekker, Gabel Eiben — Stagiaire Martha Dewit ; crédit photo Anne Van Aerschot
PRODUCTION

Production Rosas. Coproduction Concertgebouw Brugge, De Munt - La Monnaie (Brussel/Bruxelles), Dance Reflections by Van Cleef & Arpels, Théâtre de la Ville à Paris, Spoleto Festival dei due Mondi. Remerciements Ester Manas, Steven Fillet, La Fille d’O, Boštjan Antončič, Michaël Pomero, Marie Goudot, Yuika Hashimoto, David Durán. Éléphant ou le temps

Pour l’ouverture de sa saison 22-23 et son arrivée au Foirail, la scène Espaces Pluriels a le grand plaisir d’accueillir la dernière création d’Anne Teresa De Keersmaeker, chorégraphe majeure de la danse contemporaine. Mystery Sonatas / For Rosa s’appuie sur les Sonates des Mystères du compositeur baroque Heinrich Biber. Écrites vers 1676, ces pièces sont une traduction musicale des quinze Mystères sacrés de la vie de la Vierge Marie. Épousant la forme du rosaire, ils sont divisés en trois cycles : cinq sonates joyeuses, cinq douloureuses et cinq glorieuses. La musique et la géométrie, véritables matrices de l’écriture chorégraphique d’Anne Teresa De Keersmaeker, se tressent ici autour de la figure de la Rose. Circularités, répétitions et motifs en forme de pétales permettent à une phrase initiale de se transformer au gré des variations musicales. Incarnées par six interprètes à la technique parfaite et au naturel exquis, ces suites de danses nous subjuguent, sublimées par les clairs-obscurs de l’éclairagiste Minna Tiikkainen. Mais cette figure de la rose ne se donne pas comme pure incarnation de la beauté, elle convoque en contrepartie la symbolique de l’obstacle et de la rébellion. Cette œuvre est dédiée à de grandes figures de femmes résistantes – Rosa Bonheur, Rosa Luxemburg, Rosa Parks, Rosa Vergaelen... La fluidité des corps révèle alors la tension dramatique des cordes. La danse devient le support d’un acte de résistance auquel incite la musique de Biber, dans sa complexité narrative et la richesse de sa virtuosité.

DISTRIBUTION

Chorégraphie Anne Teresa De Keersmaeker — Dansé par (alternativement) Cintia Sebők, Laura Maria Poletti, Mariana Miranda, Sophia Dinkel, Frank Gizycki, Jacob Storer, José Paulo dos Santos, Lav Crnčević, Mamadou Wagué, Rafa Galdino — Musique Mystery Sonatas, Heinrich Ignaz Franz Biber — Musiciens Gli Incogniti (enregistrement) Amandine Beyer (violon et direction musicale), Baldomero Barciela Varela (viole de gambe), Ignacio Laguna Navarro (théorbe et guitare baroque), Francesco Romano (archiluth), Anna Fontana (clavecin et orgue) — Enregistrement TBC Scénographie et lumières Minna Tiikkainen — Direction des répétitions Diane Madden, Cynthia Loemij — Costumes Fauve Ryckebusch — Recherche Lieze Eneman, Tessa Hall — Direction technique Marlies Jacques — Coordination artistique et planning Anne Van Aerschot — Assistante artistique Martine Lange — Directeur de tournée Bert Debock, Jolijn Talpe — Chef costumière Alexandra Verschueren — Assistée par Els Van Buggenhout — Couturière Emmanuelle Erhart, Martha Verleyen, Ester Manas — Habillage Ella De Vos, Ester Manas, Emma Zune, Chiara Mazzarolo — Techniciens Max Adams, Jonathan Maes, Quentin Maes, Olivier De Groelard, Bram Geldhof, Jan Balfoort, Michael Smets, Wannes De Rydt, Clive Mitchell, Bennert Vancottem, Thomas Vermaercke, Thibault Rottiers, Laurie Sanchez, Klaas Trekker, Gabel Eiben — Stagiaire Martha Dewit ; crédit photo Anne Van Aerschot

   

En 1980, après des études de danse à l’école Mudra de Bruxelles, puis à la Tisch School of the Arts de New York, Anne Teresa De Keersmaeker (née en 1960) crée Asch, sa première chorégraphie. Deux ans plus tard, elle marque les esprits en présentant Fase, Four Movements to the Music of Steve Reich. En 1983, De Keersmaeker chorégraphie Rosas danst Rosas et établit à Bruxelles sa compagnie de danse Rosas. A partir de ces œuvres fondatrices, Anne Teresa De Keersmaeker a continué d’explorer, avec exigence et prolixité, les relations entre danse et musique. Elle a constitué avec Rosas un vaste corpus de spectacles qui s’affrontent aux structures musicales et aux partitions de toutes les époques, de la musique ancienne à la musique contemporaine en passant par les expressions populaires. Sa pratique chorégraphique est basée sur les principes formels de la géométrie et les modèles mathématiques, l’étude du monde naturel et des structures sociales — ouvrant de singulières perspectives sur le déploiement du corps dans l’espace et le temps.
Entre 1992 à 2007, Rosas a été accueilli en résidence au théâtre de La Monnaie/De Munt à Bruxelles. Au cours de cette période, Anne Teresa De Keersmaeker a dirigé plusieurs opéras et de vastes pièces d’ensemble qui ont depuis intégré le répertoire des compagnies du monde entier. Dans Drumming (1998) et Rain (2001) — spectacles auxquels collabore l’ensemble de musique contemporaine Ictus — s’épanouissent de vastes structures géométriques, aussi complexes dans leurs tracés que dans leurs combinaisons, qui s’entremêlent aux motifs obsédants du minimalisme de Steve Reich. Ces fascinantes chorégraphies de groupe sont devenues des icônes, emblématiques de l’identité de Rosas. Elle intensifie le rôle de l’improvisation dans sa chorégraphie en travaillant à partir de jazz ou de musique indienne dans des pièces telles que Bitches Brew / Tacoma Narrows (2003) sur la musique de Miles Davis, ou Raga for the Rainy Season / A Love Supreme (2005). En 1995, Anne Teresa De Keersmaeker fondait l’école P.A.R.T.S. (Performing Arts Research and Training Studios) à Bruxelles en association avec La Monnaie/De Munt. Les récentes pièces d’Anne Teresa De Keersmaeker témoignent d’un dépouillement qui met à nu les nerfs essentiels de son style : un espace contraint par la géométrie ; une oscillation entre la plus extrême simplicité dans les principes générateurs de mouvements — ceux de la marche par exemple — et une organisation chorégraphique riche et complexe ; et un rapport soutenu à une partition (musicale ou autre) dans sa propre écriture Ses dernières créations sont une pièce pour grand ensemble sur les six Concertos Brandebourgeois de Bach, et un solo sur les Variations Goldberg du même compositeur. En 2020, elle a créé une nouvelle chorégraphie pour le drame lyrique West Side Story à Broadway et a entamé le travail sur Dark Red, une série de chorégraphies conçues pour l’espace du musée. Sa dernière pièce Mystery Sonatas / For Rosa est créée en 2022.

Mystery Sonatas
On peut mêler le mystique et la joie de danser, le mystère de nos vies et l’éclat de nos corps, la rose et ses épines. La preuve par le nouveau spectacle d’Anne Teresa De Keersmaeker, Mystery Sonatas/For Rosa, créé à Bruges avant de partir en tournée. ATDK voit dans la musique de Biber une invitation à danser. Si elle n’illustre pas les Mystères, on peut y trouver de discrètes allusions, y compris dans les changements des beaux costumes avec la chemise rouge sang, le blouson blanc du ressuscité, la robe bleue de la Vierge de l’Assomption. Chez ATDK, la musique se mêle à une géométrie presque alchimique avec des triangles, pentagrammes et, en figure sous-jacente, la rose. Elle cite l’expression latine sub rosa (sous la rose) qui renvoie pour elle à " ce qui ne peut se dire mais qui peut se danser ". On retrouve les mouvements qui lui sont chers : les sauts vers le ciel, les jetés à terre, l’horizontalité et la verticalité, de superbes mouvements à l’unisson, des solos, des moments dansés avec les vestes flottant au souffle du mouvement, la course folle ou la marche groupée quand, peu à peu, chaque danseur se détache comme les pétales d’une rose. Elle a travaillé avec de très beaux jeunes danseurs d’où se détachent les époustouflantes Laura Maria Poletti et Mariana Miranda. Le troisième niveau est celui de Rosas, sa compagnie mais aussi toutes les Rosa qui n’ont pas seulement incarné la beauté, mais aussi la rébellion. Il n’y a pas de rose sans épines. Pour ATDK, le corps dansant devient ici le support d’un acte de résistance auquel incite la musique d’Heinrich Biber, dans sa complexité narrative et la richesse de sa virtuosité. Elle dédie ce spectacle à ces Rosa, ces femmes résistantes : la peintre Rosa Bonheur, la révolutionnaire Rosa Luxemburg, l’activiste noire Rosa Parks, Rosa Vergaelen, son professeur de latin (!), et Rosa, une jeune activiste pour le climat de quinze ans, morte à Marcourt pendant les inondations de juillet 2021.
La Libre Belgique, Guy Duplat, le 18/02/2022

Anne Teresa De Keersmaeker nous surprendra décidément toujours. La semaine passée à Bruges, sa nouvelle création Mystery Sonatas/For Rosa est parvenue à la fois à déconcerter, troubler, enthousiasmer, piéger un public qui croyait pourtant tout connaître de la chorégraphe. La première surprise vient de la musique au cœur de cette création. Les Mystery Sonatas de Biber. Une œuvre superbe, d’une incroyable complexité, nettement moins charmeuse que les pièces de Bach qui portaient ses plus récentes créations. Ces quinze sonates sont divisées en trois parties liées à la vie de la Vierge Marie telles qu’on l’égrène dans le rosaire : mystères joyeux, mystères douloureux, mystères glorieux. Chacune concerne directement une des étapes du rosaire : l’annonciation, la visitation, la nativité, l’agonie au jardin, la crucifixion, la résurrection… Une œuvre profondément religieuse donc. Et mystérieuse. Un mystère qui se manifeste ici par la scénographie envoûtante de Minna Tiikkainen. Comme dans le solo de la chorégraphe sur les Goldberg Variations, elle sculpte littéralement la lumière sur le plateau. Mais de manière encore plus étonnante, troublante, inattendue. Une sorte de brume flotte régulièrement tandis que, suspendue au-dessus des danseurs, une large bande d’aluminium repliée sur elle-même renvoie la lumière des projecteurs, créant une multitude d’ambiances, tantôt sombres, tantôt plus lumineuses, mais toujours mystérieuses. Entre cathédrale et boîte de nuit. […] Et la danse, dira-t-on ? Ils sont cinq à la porter dans la majeure partie du spectacle. Cinq comme les cinq sonates de chacun des trois ensembles de Mystères. Dans les Mystères Joyeux, ils marchent, tournoient, ondulent, s’élancent vers le ciel, se croisent dans de vastes mouvements en spirale… Entre chaque sonate, une sorte de flash lumineux éclate sur la structure suspendue. Ces premiers mystères s’achèvent avec des duos, des trios, toute une série de combinaisons jouant avec les équilibres et figeant parfois les scènes comme dans la statuaire religieuse. Puis ils disparaissent, un à un au terme d’un mouvement circulaire faussement répétitif se terminant dans le silence absolu. Prenant tout le monde par surprise, la voix de Lyn Anderson éclate alors dans le Concertgebouw : « I beg your pardon/ I never promised you a rose garden/ Along with the sunshine/There’s gotta be a little rain sometime » (« Je te demande pardon/Je ne t’ai jamais promis un jardin de roses/Avec le soleil/Il doit y avoir un peu de pluie parfois »). Ce tube country vient secouer la salle, annonçant de la manière la plus inattendue la seconde partie des Mystères. Et cette fois encore, la chorégraphe nous prend par surprise. Ici, chaque sonate donne lieu à un solo d’un des cinq danseurs. Cinq moments sublimes d’où ressortent des sensations à la fois douloureuses et majestueuses comme dans la musique de Biber. Mais aussi une vie, une énergie, un désir d’envol irrépressible. Celui des Rosa auxquelles le spectacle est dédié : Rosa Parks, Rosa Bonheur, Rosa Luxemburg, Rosa Vergaelen, ancienne professeure de la chorégraphe et Rosa, la jeune adolescente décédée lors des inondations de juillet dernier. A l’issue du dernier solo, dans le noir presque absolu, la voix de Lyn Anderson retentit pour la seconde fois. Un sixième danseur rejoint le groupe pour la dernière partie où l’influence des danses anciennes dont s’est nourri Biber apparaît plus que jamais. Séquences joyeuses, enlevées, pieds martelant le sol, apparition fugitive mais splendide d’un septième danseur vêtu de jaune pour symboliser la descente du Saint- Esprit. La scène suivante est si puissante, si joyeuse qu’elle constituerait une fin idéale. Le public explose en applaudissements. Il reste encore deux sonates où l’ambiance rappelle le Songe d’une nuit d’été. Tout disparaît petit à petit. Nouveaux applaudissements. La musique, pourtant, a encore un mot à dire. Et quel mot. Epoustouflante prestation solo d’Amandine Beyer à l’issue de laquelle on reste sans voix. Cette fois, les applaudissements peuvent se déchaîner et tandis que toute l’équipe vient et revient saluer, c’est cette fois Madonna qui explose dans les enceintes avec Ray of Light. Un rayon de lumière bouclant magistralement la boucle d’un spectacle aussi déroutant qu’ensorcelant.
Le soir, Jean-Marie Wynants, 22/02/2022.